Géoblog-géographie

samedi 20 décembre 2014

Pierre Gourou - article publié le 10 mai 2006

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Pierre Gourou,

un géographe dans le XXe siècle

Georges Roques


       

Réanimer des mémoires parfois défaillantes ou volontairement lacunaires, réactiver des filiations plus ou moins implicites, débusquer des détournements de notoriété, montrer surtout que le déchiffrement du monde par les géographes, s'il reste discontinu, est une construction cumulative permanente incluant remises en cause et remises à jour, tel est l'objectif des conférences annuelles intitulées "Les grandes figures de la géographie".         

Données en référence mais sans révérence excessive par des chercheurs bien informés de l'héritage intellectuel des grands maîtres, ces conférences se font à deux voix au moins, celle du géographe spécialiste et celle d'un journaliste connaisseur et amoureux de la géographie. Elisée Reclus en 2000, Alexander Von Humboldt en 2001, Paul Vidal de la Blache ont déjà été traités. Cette réflexion s'adresse aussi bien au grand public qu'aux géographes chercheurs, enseignants, mais aussi à tous ceux qui cherchent à savoir comment les savants, au sens étymologique du terme, élaborent ou ont élaboré la connaissance du monde.

En liaison avec le thème de cette année, c'est Pierre Gourou, récemment décédé (1999), auteur de deux ouvrages majeurs, en 1936 : sa thèse sur "Les paysans du delta tonkinois", puis un magistral ouvrage de synthèse, Les pays tropicaux en 1946, qui sera honoré. Sa réflexion qui s'étend sur tout le XXe siècle permettra sans doute d'éclairer beaucoup des aspects très actuels des questions liées aux manières très diverses dont les hommes se nourrissent.

Le recueil d'articles publié en 20001 montre bien que son approche culturaliste (qui force aujourd’hui l’admiration) ne peut être isolée d’une idéologie coloniale qui y a largement puisé. Il permet d’embrasser le foisonnement et la finesse d’une œuvre esthétisante abhorrant l’intellectualisme, une position intellectuelle que l’on retrouve chez d’autres, et pas des moindres, dans tout le XXe siècle. La préoccupation majeure de Gourou qui consiste à protéger les civilisations contre les risques d'uniformisation du développement se révèle d'une actualité forte. C’est ce lieu d’où il parle, dans tous les paradoxes de la critique participative, qui rend son discours central pour le XXe siècle.
Sa géographie est faite de deux écoles antagoniques2 : si la première, structuraliste héritée des Annales reste dominante tout au long de l’oeuvre, la seconde culturaliste s’affranchit mal du matérialisme historique de la première. Sommes nous réellement sortis de ce débat ?

Georges Roques2groqu

- résumé du débat au Festival de géographie de Saint-Dié en 2004

 

 

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le repiquage du riz dans la province de Lang Son, vers 1930

 

 

 

Quelques ouvrages plus récents          
Les pays tropicaux, 1946 et 1966
Pour une géographie humaine, Flammarion, 1973
Terres de Bonne espérance, Plon, 1982

 

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1 - Nicolai H. (dir.), Pélissier P., Raison J.-P., 2000, Un géographe dans son siècle, actualité de Pierre Gourou, Karthala, 1983. 
2 - Michel Bruneau, "Pierre Gourou 1900-1999, Géographie et civilisations", L’homme, 153 / 2000, 7-26.


* source de cet article : fig-st-die

 

 

 

 

carte du Tonkin, 1932

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ouvrages de Pierre Gourou

- 2213607303.08.lzzzzzzzRiz et civilisation, Fayard, 2000.

- L'Afrique tropicale : nain ou géant agricole ?, Flammarion, 1992.

 

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- La terre et l'homme en Extrême-Orient, Flammarion, 1992.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

l'efficacité paysagiste des civilisations (Pierre Gourou)

 

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riziere1 Travail en rizières

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«Par l'action plus ou moins interdépendante de ses diverses techniques une civilisation manifeste son efficacité : il s'agit seulement ici d'efficacité paysagiste. Dans l'ensemble de leurs manifestations, les civilisations sont peut-être égales ; il est imprudent de considérer certaines d'entre elles comme primitives. Mais, pour le paysage, les effets des diverses civilisations sont inégaux, et mesurables par l'étendue plus ou moins grande de la surface utilisée par l'homme, par la densité de la population, par le nombre, la nature et la localisation des constructions, l'importance du réseau des communications».

Pierre Gourou, Pour une géographie humaine, 1973, p. 26.

 

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le fleuve Rouge

 


 

        L'œuvre de Pierre Gourou

 

 

source du texte : fig-st-die
mise en page et illustration : geoblog

 

Paul Pélissier paul_pelissier   Jean-Pierre Raison raison1

                      Sylvain Allemand allemandgeo

 

Sylvain Allemand propose de centrer  la discussion sur trois ouvrages :

- Les paysans du delta tonkinois (1936)      

- Les pays tropicaux (1947 et 1966)

- Terres de bonne espérance. Le monde tropical (1982)

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Il pose une première question : Pierre Gourou est-il un géographe tropicaliste ?

Jean-Pierre Raison

Non, à mon sens, Pierre Gourou n’est pas spécifiquement un géographe tropicaliste, un qualificatif qu’il n’employait, je crois, guère : je suis, sur ce point de l’avis de notre collègue Henri Nicolaï, avec lequel nous avons dirigé un livre sur “l’actualité de Pierre Gourou” : celui-ci est un grand géographe “tout court” qui a choisi de traiter, en milieu tropical, de quelques grands problèmes géographiques, et notamment des contrastes de densité dans le monde rural. Les circonstances, et son penchant personnel, l’ont conduit à s’en tenir pour l’essentiel au monde tropical, mais il n’en faisait pas une règle. Il a publié non seulement sur la Chine, qui n’est pas tropicale stricto sensu, sur le Japon mais aussi sur la Belgique. Pour une géographie humaine montre l’étendue de sa culture hors tropiques. Se cantonner pour l’essentiel au cadre des tropiques humides était pour lui un choix méthodologique : en limitant le champ écologique (“toutes choses égales par ailleurs”), on facilite un travail de comparaison de cas qui vise pour l’essentiel à montrer que les différenciations entre régions, et notamment les contrastes de densité ne relèvent pas de déterminismes physiques mais des spécificités  des civilisations.

Pour en venir aux ouvrages choisis,  Les paysans du delta tonkinois ne sont pas la première thèse  française consacrée à un espace régional tropical.  Ils ont été précédés de quelques années  par la thèse de Charles Robequain, sur le Thanh Hoa, une région  limitrophe. René Dumont faisait sa thèse d’agronomie  au même moment sur le même espace que Gourou, mais sur le  thème spécifique de la riziculture. Je doute qu’ils  se soient beaucoup fréquentés et en tout cas l’existence  de la thèse de Dumont (qui répond à des canons académiques  différents) n’explique pas qu’il n’y ait, dans  la thèse de Gourou que très peu de pages (guère plus  de 25 sur 666) strictement consacrées à la riziculture.  Il est vrai que l’aménagement rizicole est partout dans ce  livre, y compris dans l’étude du “ milieu physique ”,  effectuée en première partie, selon les normes de la monographie  classique. Soumission apparente aux règles du genre, mais détournement,  ou “dérive” : le milieu “physique”,  c’est la rizière et la rizière est une expression  de la civilisation. On notera d’autre part la place considérable  (90 pages) consacrée à l’artisanat ou plutôt  à ce qu’il appelle les “industries paysannes”,  de localisation apparemment anarchique mais dont Pierre Gourou fait apparaître  la logique, les nœuds, les articulations. En ce sens, Pierre Gourou apparaît comme un “ruraliste” plus que comme  un praticien de la géographie agricole. Il montre ce qui se cache  derrière les paysages : les techniques, mais aussi les relations  sociales et économiques. Sa thèse est un travail extrêmement minutieux, avec notamment des index extraordinaires, presque sur-dimensionnés.      

Sylvain Allemand
Pourrait-on évoquer les aspects conceptuels, en particulier dans le domaine culturel ? Qu'en est-il des techniques d'encadrement ?

Paul Pélissier
Gourou ne parle pas de géographie culturelle en raison de l’ambiguïté du mot “culture”, qui n’a pas le même sens en anglais et en français. Pour lui, la clé de la différenciation des paysages ce sont les civilisations, qu’il s’applique à analyser à travers deux composantes, les techniques de production et les techniques d’encadrement (qu’il finit par réduire aux “encadrements”. Si le premier terme n’appelle pas de commentaires, le second a suscité réserves et questions. Il est significatif que Gourou ait refusé de lui substituer “structures” parce qu’elles renvoyaient à “structuralisme”, donc à un système de pensée, alors qu’il raisonnait à partir d’études de cas (sans doute aussi parce qu’il avait horreur des modes…). C’est par l’insistance croissante qu’elle met sur les encadrements, c’est-à-dire les moyens par lesquels les hommes s’organisent, que la géographie de Gourou débouche directement sur le politique (même s’il a refusé de faire de la politique).

Jean-Pierre Raison
À lire la bibliographie de Pierre Gourou, on est frappé par le nombre d’articles qui relèvent de la géographie politique ou de la “géopolitique” (ainsi sur l’Ouganda, sur la crise mau-mau au Kenya). Un grand nombre de ses cours “régionaux” au Collège porte aussi sur des problèmes géopolitiques.
Pour ce qui est des encadrements, j’insiste sur le fait qu’il affirme que “tout homme est civilisé”, et donc ne peut vivre que par des encadrements. Il n’est pas de meilleur remède au racisme que la lecture de ses œuvres : à la tension géographique entre particulier et général répond la tension “ civique ” entre diversité des civilisations et commune dignité de tous les hommes.

Paul Pélissier
Pierre Gourou est adversaire des modes, notamment des modes de vocabulaire. Il préfère les mots simples et qui durent.

Jean-Pierre Raison
Pierre Gourou utilise relativement peu le jeu des échelles (ou plutôt il le pratique mais sans en faire un principe théorique), alors que les géographes ne cessent aujourd'hui d'en parler, de parler des articulations d’échelles. Il hésite devant les mots “système” (alors que sa pensée est largement “systémique”) ou “structure”. Je partage le point de vue de Paul Pélissier : adversaire des modes, il cherche à user d’un vocabulaire simple. J’ajouterai qu’il craint les effets pervers du champ sémantique des mots : système évoque “esprit de système”, dont il est fort éloigné ; “structure” paraît référer à charpente, à une permanence alors que le monde humanisé est mouvement, à une approche “par le haut”, par le général, alors qu’il raisonne inductivement, du particulier au général.

Sylvain Allemand
Passons aux Pays tropicaux

Jean-Pierre Raison
Il est difficile de parler de ce livre, pourtant fondamental et qui, traduit en langue anglaise, fit beaucoupgourou_couv pour la réputation internationale de Pierre Gourou. La deuxième version (1966) est très différente de la première (1947), qui est très pessimiste sur l’avenir du monde tropical - hors les terres irriguées -, mais on lit souvent la deuxième version avec les lunettes pessimistes de la première. D’autre part, même dans ce texte remanié, je reste gêné par l'opposition systématique entre l'essart, l’agriculture sur brûlis, ce que Gourou appelle “l’agriculture caractéristique des pays tropicaux”, et la riziculture asiatique, la seconde étant infiniment supérieure à la première. Ce manichéisme, qu’il ne surmonta que lentement, le conduit à des termes qu’on peut juger maladroits comme celui de “civilisation supérieure”, dont certaines connotations sont aux antipodes de la pensée de cet “homme des Lumières”. Il insista toutefois (notamment dans Pour une géographie humaine) sur le fait que les civilisations supérieures ne le sont qu’au regard de l’efficacité qu’elles ont pour l’aménagement des paysages : c’est le thème de “l’efficacité paysagique”, qui prend une importance croissante dans son œuvre.

Paul Pélissier
C’est évidemment son livre sur Les pays tropicaux qui fonde la réputation de Gourou d’être tropicaliste. Jean-Pierre Raison vient de montrer l’ambition de ce livre, d’en souligner les évolutions, de regretter à juste titre qu’on lise souvent les éditions récentes avec les lunettes pessimistes de la première édition. Je partage pleinement son analyse et ses réserves, notamment à propos du schéma opposant l’essart africain à la riziculture asiatique. Sans doute Gourou a-t-il mis quelques années à admettre l’efficacité des techniques africaines d’agriculture sédentaire sous pluie (il a lu mon premier papier sur les Sérèr (1953) avec un certain scepticisme…). Mais il a vite nuancé (je devrais dire : il a corrigé par nuances successives) sa position initiale née de la confrontation entre son expérience indochinoise et la littérature disponible en 1945 sur les autres pays tropicaux.
cultures_sur_br_lis1Une autre difficulté de Gourou pour “corriger le tir” tient sans doute à ce que sa connaissance personnelle de l’Afrique a démarré au Congo belge, c’est-à-dire dans une Afrique centrale qui ne brille guère, c’est le moins que l’on puisse dire, par ses civilisations agraires. Il reste que cette vision d’ensemble des problèmes centraux du monde tropical était, au lendemain immédiat de la guerre, un tour de force, peut-être prématuré mais certainement irremplaçable. Et dont l’influence a9782259007672 très largement dépassé le petit monde des géographes. Mais à mes yeux, le grand livre de Pierre Gourou, ce sont ses Terres de bonne espérance qui synthétisent à la fois son style si personnelle, sa démarche, ses vues sur le monde tropical et son développement, sa conception et sa pratique de la géographie, j’oserai dire sa philosophie.

Jean-Pierre Raison
Terres de bonne espérance est sans nul doute un grand livre, d’autant plus important qu’il est à la portée de tous. Une petite anecdote : comme il fallait, pour une épreuve orale de DEUG, choisir un livre sur lequel les étudiants seraient interrogés. Les enseignants non “tropicalistes” de Paris X ont proposé Terres de bonne espérance… ce qui ne pouvait que réjouir les spécialistes des “tropiques”! Les résultats ont été au-delà des espérances : les étudiants avaient lu et assimilé l’ouvrage, qui s’est révélé extrêmement pertinent pour la discussion de problèmes de géographie générale. Cela tient à la façon lucide et remarquablement pédagogique d’aborder les problèmes ; cela tient aussi à la large palette de styles que Gourou savait manier, du récit de voyage, humoristique ou poétique, au calcul statistique ou au panorama historique ; cela tient enfin à son art très calculé de passer du particulier au général et inversement.   

Paul Pélissier
Terres de bonne espérance est sous-titré Le monde tropical. Cela m’incite à revenir au tropicalisme pour remarquer d’abord que Gourou (qui est sans doute avec Robequain le seul vrai tropicaliste par son expérience globale) ne se disait pas tropicaliste. Il aurait pu appliquer sa problématique aussi bien au Japon ou en Corée qu’en Indochine. Ainsi les polémiques anti-tropicalistes ne sont que discours contre moulins à vent. J’ajoute qu’à l’instar de nombreuses ethnies africaines, c’est le regard des autres qui nous a d’abord baptisé “ tropicalistes ”. Par contre se dire africaniste, américaniste ou orientaliste a un sens parce que ces termes recouvrent des civilisations et non pas des conditions naturelles.
Non pas que je dénie tout contenu à “tropicaliste” mais ce mot signe davantage un état d’esprit et des motivations (qui changent avec le temps) qu’une démarche scientifique : autrefois le goût de l’aventure et de la découverte, naguère le besoin d’évasion et de dépaysement, toujours la curiosité et la sympathie pour des civilisations différentes, souvent le souci d’être utile et d’apporter sa pierre au développement (d’ailleurs Gourou écrit à plusieurs reprises que la géographie est une discipline “utile et légitime”). D’où entre “tropicalistes” des affinités humaines avant d’être, généralement mais pas nécessairement, scientifiques.

Ceci dit, il n’y a pas d’objectifs, de méthodes, d’instruments spécifiques de la géographie tropicale : comme partout, celle-ci doit s’adapter aux situations historiques, faire parler les paysages, mobiliser les outils disponibles hic et nunc, parfois en créer. Quoi de commun entre la recherche géographique dans le delta tonkinois et dans la forêt congolaise ? Les conditions de travail et les outils dont disposait Gourou dans le delta tonkinois dans les années trente étaient diamétralement opposées à celles que devaient affronter les africanistes après la guerre et aujourd’hui encore.
Gourou dit lui-même qu’il se trouvait en face d’une région parfaitement définie et délimitée, qu’il “disposait d’une base cartographique d’une qualité fort supérieure aux cartes au 1/80000° à hachures qu’utilisaient en France à cette époque [ses] collègues géographes” ; les cartes au 1/25000° avec courbes de niveau tous les cinquante centimètres étaient accompagnées de cadastres par communes ”avec plans à grande échelle éclairant de façon complète le degré de parcellisation du delta”. À tous ces atouts s’ajoutaient le recensement exact de la population, un excellent réseau routier qui laisse rêveurs les familiers de la “tôle ondulée” africaine, l’appui d’une administration dont la rigueur assurait au géographe que ses questionnaires soient remplis et retournés par les 8 000 villages du delta ! Sur chacun de ces points les conditions de la recherche géographique en Afrique tropicale étaient et demeurent encore aux antipodes de celles rencontrées par Gourou dans le delta du Fleuve Rouge. Au sud du Sahara, le seul document solide c’est le paysage ; les cartes étaient et sont encore souvent de valeur très inégale, sauf exceptions locales le cadastre est inconnu (parfois même les limites administratives), les recensements de la population sont aussi approximatifs que les statistiques de la production, le réseau routier aussi… incertain que l’intérêt de l’administration. Et si j’évoquais les conditions de travail et les pratiques des américanistes, je ne ferais qu’aggraver la diversité, sinon l’hétérogénéité, de la géographie tropicale. J’ajoute qu’il serait bon que notre enseignement, et d’abord nos manuels échappent aux poncifs réducteurs sur “les Tropiques”, “l’Afrique”, ou “le Tiers Monde” et reflètent une géographie vivante, évolutive, à l’affût des changements, conforme à un domaine géographique simultanément de plus en plus métis et de plus en plus disparate.

Sylvain Allemand
Pourrions-nous revenir sur ses contacts avec les tropicalistes américains ?

Paul Pélissier
Je ne sais quelles étaient ses relations personnelles avec eux, mais il est sûr qu’il les lisait attentivement et que la confrontation avec ces écrits lui était stimulante. À l’origine de la rédaction des Pays tropicaux, il y a, en 1945, son séjour forcé à Dakar où, parti présider le jury du baccalauréat, il est immobilisé par une violente crise de paludisme. Il en profite pour lire, à l’Institut Français d’Afrique Noire, les travaux américains les plus récents qu’on ne trouvait alors pas en France.
Philippe Pinchemel s’étonne que, s’agissant de Pierre Gourou, le débat sur le déterminisme n’ait pas encore été lancé. Il représente pourtant la clé de sa pensée, de sa problématique et aussi de ses contradictions. Il évoque, à propos des facteurs d’explication des fortes densités de Java le texte de Pierre Gourou dans L’Asie, prenant à contre-pied les arguments très (trop ?) simplement déterministes de Robequain dans Le monde malais.

À travers les écrits de Pierre Gourou, on trouve le plus souvent une démarche à trois temps : un exposé des interprétations déterministes ; une critique très argumentée et très “destructrice” de ces explications naturalistes ; une conclusion beaucoup plus nuancée, relativiste, accordant un certain rôle aux “conditions naturelles”. À ce propos, Ph. Pinchemel demande si quelqu’un pourrait lui fournir la référence d’un article de Pierre Gourou dans lequel il explique la fertilité des sols des deltas tropicaux de l’Asie des moussons par le fait que les matériaux alluvionnaires proviennent de fleuves originaires de milieux montagnards et extra-tropicaux.
Ph. Pinchemel évoque enfin ses rencontres trop rares avec un géographe dont la pensée et la démarche l’ont considérablement influencé : une rencontre à Cavalaire en compagnie d’Etienne Juillard et surtout une inoubliable visite de Bruxelles sous sa direction.

Jean-Pierre Raison
L’article évoqué par Ph. Pinchemel est sans doute “Les deltas, foyers de concentration humaine“, in Ressources naturelles de l’Asie tropicale humide, Paris UNESCO, 1974, p. 473-481. Mais l’hypothèse d’une qualité particulière de l’alluvionnement (qui n’explique pas les contrastes de densité entre deltas) n’est qu’une première étape d’un raisonnement qui explique en définitive les contrastes de peuplement par le contraste “entre des techniques de production et d’encadrement à grande capacité de peuplement et des techniques à faible capacité de peuplement”.

 

La postérité de l'oeuvre de Pierre Gourou

 

Sylvain Allemand
Revenons au déterminisme, car c'est un des principaux arguments des détracteurs des Pays Tropicaux.

Jean-Pierre Raison
Taxer Pierre Gourou de déterminisme ne me paraît pas une critique sérieuse, puisqu’il s’emploie au contraire constamment à le débusquer. Je dirais même qu’il me semble parfois excessivement anti-déterministe, passant trop vite sur des contraintes évidentes (mais non absolues). Il est moins absurde de lui reprocher une négligence pour les villes - surmontée dans L’Afrique tropicale, nain ou géant agricole ? (1991) - ou pour les contextes macro-économiques. Pour en rester au déterminisme, je voudrais souligner deux points :

1/ Le procès du déterminisme n’est pas une cause entendue. Car d'autres déterminismes apparaissent,2070753514.08.lzzzzzzz socio-biologiques en particulier, comme le montre l'ouvrage de Jared Diamond : De l’inégalité parmi les sociétés (édition française : 2000) ;

2/ Pierre Gourou s’est consacré à la zone où le déterminisme pourrait se justifier le mieux ou le moins mal : les pays tropicaux. Certes, corrélation n'est pas causalité, mais il y a eu souvent (il y a beaucoup moins aujourd’hui) corrélation entre appartenance à la zone inter-tropicale et pauvreté. Le manque de moyens techniques et de capitaux accroît les risques et donc les “contraintes” écologiques, surmontables mais réelles.

Paul Pélissier
Oui, Gourou a toujours ferraillé contre le déterminisme élémentaire du milieu naturel, “cette vieille guenille… qui renaît sans cesse”, mais également contre toute forme de déterminisme, à commencer par le déterminisme de civilisation. Ainsi, il n’y a pas de “civilisation du riz” et la riziculture est une technique intégrée à des civilisations d’une grande diversité (quoi de commun, hors le riz, entre les civilisations des “Rivières du Sud”, des Hautes Terres malgaches et du Nord-Vietnam ?). Mais l’anti-déterminisme de Gourou ne s’applique pas seulement au monde des tropiques. Deux ou trois citations extraites d’un ouvrage dirigé par Braudel consacré à l’Europe en apportent la meilleure démonstration. S’interrogeant sur “la fortune inouïe” de l’Europe, Gourou dénonce la soi-disant “vertu particulière” des climats européens et écrit par exemple à propos du climat méditerranéen qu’il aimait tant : “ce ne sont pas les faiblesses du climat méditerranéen (froidure des hivers, irrégularité des pluies, sécheresse des étés) qui expliquent la pauvreté des populations du Mezzogiorno ou de l’Andalousie, mais un passé de sous-administration, d’oppression latifundiaire, de techniques agricoles déficientes, d’analphabétisme… Certains se plaisent néanmoins à attribuer au climat méditerranéen, à la clarté de l’atmosphère, les mérites du “miracle grec”, la philosophie de Platon et la symétrie du Parthénon (les flèches gothiques conviendraient donc à des climats brumeux !). Comment accepter un bond aussi prodigieux entre un trait climatique et les raffinements d’une culture ?”. Et notre auteur d’évoquer les hautes civilisations nées sous des climats non-tempérés, telles celles de l’Égypte, de l’Inde ou du Pérou.
Et pourquoi cette brutale décadence de l’Europe après la seconde guerre mondiale ? “Si la rayonnante grandeur de l’Europe avait été déterminée par la race, le climat ou la disposition du relief, pourquoi ces facteurs auraient-ils brutalement cessé d’agir ? C’est que, pas plus que la décadence, la grandeur de l’Europe n’a été liée à des facteurs génétiques ou physiques ; elle a relevé de circonstances historiques en grande partie sans effet aujourd’hui”. À une tout autre échelle, Gourou souligne le rôle des techniques, en rappelant qu’en Belgique, à superficie égale, la valeur de la production agro-pastorale de la partie flamande est le triple de celle de la partie francophone…
Pour en revenir aux Tropiques, Gourou estime que les échecs de la colonisation blanche, comme la faible espérance de vie des autochtones, n’y sont pas dus au climat mais à l’insalubrité, donc aux maladies et au retard de la recherche médicale (on songe aux “fièvres” et notamment au paludisme). “Jusqu’au XIXème siècle, l’insalubrité des pays tempérés n’était pas moins lourde que celle des Tropiques”. Toutes ces remarques conduisent à la fois à une vision optimiste fondée sur le progrès des techniques et des civilisations (des “encadrements”) et, une fois encore, au volontarisme politique. Mais, j’en conviens, l’auteur laisse au lecteur le soin d’en définir les termes, les étapes, les moyens, bref la machinerie politique proprement dite.

Question de la salle
Dans les années 1950/60 se développe le souci de promotion du paysannat local. Est-ce sous l'influence des géographes et de Gourou ?

Jean-Pierre Raison
Je ne le pense pas. Le souci de promotion du paysannat local se manifeste à l’occasion de la crise des années trente ; il est freiné par la guerre mondiale. Il se concrétise ensuite sous la pression de facteurs politiques autant qu’économiques qui dépassent largement la petite audience des géographes. Mais la promotion du paysannat local néglige alors l’utilisation des savoirs paysans.

Question
Quel fut le rapport de Pierre Gourou avec les autres sciences sociales ?

Jean-Pierre Raison
Pierre Gourou avait pour une large part des amitiés extérieures au monde des géographes. Il étaitmuslevi_straussbraudel_ridotto particulièrement proche de Fernand Braudel. Il estimait beaucoup Lévi Strauss. Il partageait son bureau au Collège avec le grand orientaliste Paul Mus. Mais il utilisait peu les concepts des autres ; il se situait à sa place de géographe, par rapport à eux. Si aujourd’hui il est couramment lu par anthropologues, ethnologues, voire agronomes, sa pensée ne me paraît plus guère connue des historiens, alors que, selon une tradition bien française, c’est avec l’histoire que Gourou avait le plus de familiarité. Sans doute les historiens n’ont-ils plus pour l’instant le goût des vastes synthèses à la Braudel et sont-ils largement repliés sur l’hexagone, ou au mieux sur le “polygone européen”.

Sylvain Allemand
Pierre Gourou n’a pas, ce me semble, la place qu'il mérite parmi les géographes.

Jean-Pierre Raison
Sans structure scientifique forte pour l’appuyer, en France, il a sans doute souffert un temps d’un “déficit d’audience”. Mais ce n’est plus le cas à partir des années soixante : sa pensée entraîne l’adhésion ou suscite des polémiques parfois violentes, voire injustes.

Question de la salle
Pierre Gourou connaissait-il Karl Sauer, en géographie culturelle ?

Jean-Pierre Raison
À ma connaissance, il ne fréquentait pas Sauer, mais il lisait ses travaux et ceux de l’“école californienne”, souvent cités notamment dans ses écrits sur l’Amérique latine.

Paul Pélissier
J'avoue mon ignorance à ce sujet

Sylvain Allemand
Venons en au “sous-développement”, un concept guère utilisé par Pierre Gourou, ce qui lui a valu les critiques des géographes marxistes.

Jean-Pierre Raison
La critique est venue plus généralement des “tiers-mondistes” ou des “développementistes”. Pierre Gourou détestait le terme de “sous-développement” : pour lui, si “pauvreté n’est pas vice”, “sous-développement” a quelque chose de méprisant, avec des relents d’arriération et laisse entendre qu’il n’y a qu’un modèle : le “développement” des pays riches. Tout est dit dans ces quelques lignes de Terres de Bonne-Espérance : “Ce fut un privilège que de se trouver aux Etats-unis, fin 1944 et au début de 1945, au moment où naissait, dans l’euphorie d’une fin de guerre victorieuse, la notion de sous-développement. Les choses apparaissaient simples ; il y avait dans le monde un peuple développé, celui des Etats-Unis ; il fallait dans un esprit d’altruisme international, rapprocher les peuples sous-développés de la situation américaine, du niveau de consommation, de la technologie, et cela en employant les techniques d’encadrement américaines, c’est-à-dire la démocratie américaine et l’enthousiasme rooseveltien”. (p. 340-341). Roosevelt mis à part, n’est-ce pas d’une criante actualité ? Critiqué, sinon moqué, par certains “développementistes” ou “tiers-mondistes”, il a pourtant une pensée sur le développement, mais à ce mot il préfère des vocables plus neutres, comme “changement” ou “modernisation”.

Paul Pélissier
Je partage le point de vue de Jean-Pierre Raison. Gourou détestait le mot d’abord parce que derrière “sous-développement” il y a “sous-développés”, terme insupportable parce que méprisant, raciste, blessant pour les intéressés. Et parmi les préjugés que Gourou combat figure au premier rang le racisme climatique, source du racisme le plus vulgaire. Écoutons-le : “pauvreté n’est pas déshonorante mais sous-développement a des parfums d’arriération”, ou bien “pauvreté peut être digne, sous-développement émet des relents d’arriération et d’incapacité”, ou bien encore : “dire un peuple qu’il est sous-développé est une insulte vaine”. Bien sûr, Gourou rejette aussi “sous-développement” pour des raisons d’une autre nature, liées à son sens et à sa connaissance de l’Histoire. J’ajoute qu’on est toujours, dans l’espace, le sous-développé d’un autre et, dans le temps, le sous-développé des générations à venir. Mais, comme pour tous les “tropicalistes” attachés à leur terre d’élection, le rejet sans appel tient d’abord à la première explication.

Sylvain Allemand
J'ai noté l'extrême actualité de ses propos à propos du développement durable. Qu'en pensez-vous ?

Paul Pélissier
Comme toutes les modes, ce battage médiatique autour du “développement durable” aurait fait sourire Gourou, pourtant très hostile aux excès et aux gaspillages dont nos sociétés sont familières, par exemple à l’invasion des villes par l’automobile et à ses conséquences. Mais, sur le fond, je pense qu’il aurait rompu des lances avec les écologistes purs et durs. D’abord parce que tous les excès l’horripilaient. Surtout parce que, comme il l’écrit lui-même, si “l’écosystème des naturalistes insiste à juste titre sur les dépendances et interdépendances qui régissent la vie d’une bactérie, d’un insecte, d’une plante, d’une antilope… les paysages ne sont pas des écosystèmes. Quand l’homme, c’est-à-dire la civilisation intervient, la notion d’écosystème s’évanouit”. Et d’ajouter, en une phrase sans appel : “retrouver pour l’homme des équilibres naturels serait vouloir retourner au Néandertalien”.

Jean-Pierre Raison
Pierre Gourou a été sensible avant bien d’autres aux problèmes d’environnement. Il écrivait dans Pour une géographie humaine : “Nous vivons encore, en 1971, dans un état d’inconscience à l’égard du problème de l’eau” (p. 108). Trois ans plus tard, René Dumont, lors de sa campagne présidentielle, étonnait les téléspectateurs en buvant un verre d’eau, un des biens les plus précieux disait-il. Mais Gourou aurait été un interlocuteur difficile pour les écologistes car pour lui, tout étant mouvement (“le mouvement n’est-il pas plus dans la nature que la stabilité ?” (p. 370), il est vain de chercher à maintenir, a fortiori à rétablir, de “grands équilibres naturels”. Depuis l'apparition de l'homme, il n'y a plus de “ nature” mais des milieux déséquilibrés et rééquilibrés par des civilisations à l’inégale “efficacité paysagique” et “il s’agit bien de conserver des paysages humains et non des paysages naturels” (ibid. p. 374). Et gare à sa plume acerbe ! Il écrit dans Pour une géographie humaine : “le plus foisonnant, dans les forêts tropicales, c’est le lacis de préjugés entretenus à leur sujet” !

Dans une longue intervention, Michel Bruneau signale que la pensée de Pierre Gourou est actuellement ré-interrogée par les géographes anglo-saxons post-modernistes. Ce fut l’objet, notamment, d’une d'une table ronde, en septembre 2003, à l’Université de St Andrews, dont les communications feront l’objet d’une livraison du Singapore Journal of Tropical Geography.

Sylvain Allemand
Une anecdote : lorsque j'ai préparé cette conférence, j'ai recueilli autour de moi cette définition pour Pierre Gourou : “Ah oui, ce géographe colonial !”. Qu'en pensez-vous ? et quelle conception, selon vous, Gourou se faisait-il de la géographie ?

Paul Pélissier
On pourrait répondre d’une phrase – j’allais dire d’une boutade - par cette citation : “la géographie n’a cessé de me divertir : n’est-il pas divertissant de mettre en procès ce qui se voit, de ruiner l’apparente évidence ?”. Mais comment conduire ce procès ? Je crois que pour Gourou, géographie est synonyme de géographie régionale (bien que j’aie suivi, de lui, pour l’unique certificat de licence de l’époque, un cours de géographie physique générale sur l’érosion !) À condition que l’on précise bien qu’il ne s’agit pas de découper des régions mais d’appliquer une méthode, laquelle a deux versants.
Le premier est l’analyse globale, exhaustive, des “individus géographiques ” quels que soient leur échelle ou leur support naturel. Parfois – très rarement, surtout dans le monde tropical – la “région géographique” s’impose et se définit d’elle-même : c’est le cas du delta tonkinois, “région géographique la mieux caractérisée qui fût au monde ; les traits humains s’y superposaient aux traits physiques de la façon la plus exacte et la plus simple”. Mais dans la majorité des situations ce n’est pas le cas et pourtant la géographie régionale s’impose comme méthode. Je ne crois pas qu’il y ait démonstration plus claire de la position de Gourou à cet égard que dans son appréciation de la thèse de Charles Robequain : “le titre dit bien Le Thanh Hoa, étude géographique d’une province annamite”… L’auteur démontre ainsi que la géographie régionale, méthode et axe de recherche, n’a pas pour nécessité de se couler dans le moule d’une région géographique ni pour fin de délimiter une région. Robequain fait de la géographie régionale “c’est-à-dire ne néglige aucun des éléments physiques et humains qui permettent de comprendre la structure des paysages mais dans le cadre d’une province qui ne peut absolument pas passer pour une région géographique”.
Le second versant de la méthode, c’est la comparaison, assortie du passage incessant du local au général : après avoir dévoilé l’individualité des lieux, “la comparaison permet de comprendre l’unicité de chaque lieu et par conséquent la diversité des paysages”.

Jean-Pierre Raison
Évidemment, Gourou fut “colonial” en ce qu’il écrivit une part de son œuvre (mais non la plus grande part) aux temps coloniaux, mais il n’a jamais été un géographe “de la colonisation”.
Ses analyses ont toujours débordé intellectuellement de ce cadre : il est un homme du temps long, quoique attentif à l’instant, au changement. Un géographe tout court…
Il faut dire, en cette fin de débat, que nombre de points, dont certains fort importants, n'ont pu être évoqués : l’art de la comparaison, la notion de “dérive” notamment. Pour faire simple, Pierre Gourou entend par ce dernier mot les déviations, les réorientations, voire les détournements radicaux d’actions conscientes, suite à des inter-relations avec d’autres éléments de la “civilisation”, qui font obstacle ou filtre : c’est un concept profondément “ systémique”, si je puis me permettre l’usage d’un mot que Gourou n’aimait pas, un concept très politique aussi, particulièrement précieux dans l’analyse des “mésaventures” du développement.

Je voudrais souligner aussi que Gourou a admirablement géré le rapport entre le particulier et le général, question fondamentale pour les géographes. Sans employer ces mots, il a traité des rapports entre le “système monde” et les structures régionales et locales. Il a su, ce que n’ont pas su faire les “vidaliens”, fascinés par les particularismes régionaux, maîtriser cette tension constante, qui est au cœur de la géographie, entre un empirisme lié à la perception de la personnalité des lieux et une rigueur logique, attachée à l’explication de quelques grands problèmes généraux ; pour employer des termes classiques, entre “géographie régionale” et “géographie générale”. Lui qui manifestait constamment sa “joie” d’être géographe, sa conviction que la géographie doit être utile mais qu’elle est aussi un “divertissement”, il a, je pense, rendu notre géographie “aimable” autant que respectable et utile.

Paul Pélissier
Comme Jean-Pierre vient de le souligner, bien des aspects de la méthode, du talent, de l’œuvre de Gourou n’ont pas été évoqués au cours de cet échange. Pour compléter notre esquisse, je ferai rapidement deux remarques. Pour souligner d’abord à nouveau la puissance de travail et la dimension d’un homme qui a pratiquement à son actif une véritable “géographie universelle”, sur le mode régional. Son Atlas, trop peu connu parce que confiné au monde scolaire et de facture graphique un peu archaïque, contient tous les éléments, ordonnés, d’une approche globale du monde. En second lieu, je voudrais dire que c’était aussi un esthète et que l’on tient là une partie de l’explication de son amour des paysages modelés par l’Histoire, et surtout de son désintérêt pour l’étude des villes, notamment des villes-champignon du monde tropical… Pourtant, Pierre Gourou était incontestablement un homme de notre temps, dont la pensée n’a pas fini de féconder la géographie et les sciences sociales ; son œuvre reste pour nous un modèle et un objet de réflexion permanent, et d’abord, à mon sens, parce qu’il nous laisse en héritage une géographie de la responsabilité.

Paul Pélissier
Jean Pierre Raison
Georges Roques

 

Paul Pélissier - Professeur émérite de l'université Paris-X Nanterrepaul_pelissier1
- Travaux de Paul Pélissier sur l'Afrique.
- en ligne : L'évolution des sociétés paysances au temps de l'A.O.F.

 


 

Jean Pierre Raison - Né en 1937, ancien élève de l'École normale supérieure, agrégé, docteur d'État avecraison une thèse sur Les Hautes Terres de Madagascar, Jean-Pierre Raison est professeur à l'université Paris X Nanterre. Il anime la formation doctorale «Géographie et pratique du développement dans le Tiers-Monde». Il a publié des ouvrages sur l'Afrique et travaille sur la population et le développement rural.

 

 

Sylvain Allemandallemandgeo1
Sylvain Allemand,
Diplômé de l'Institut d'études politiques de Paris et titulaire d'une maîtrise d'Histoire est journaliste scientifique, chargé de cours à l’IEP de Paris dans le cadre des enseignements «Enjeux politiques de la géographie».

 

 

 


 

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cultures du café et du thé au Rwanda

 

- Terres de bonne espérance. Le monde tropical, Pierre Gourou, Plon, "Terre humaine", 1982.

 

Présentation du livre
Chaud et pluvieux, le monde tropical est victime d'absurdes préjugés qu'il faut combattre. L'opinion courante97822590076721 le considère comme hostile; la chaleur humide découragerait l'effort des habitants, d'ailleurs affaiblis par de nombreuses maladies; les sols seraient stériles; la forêt "vierge" : un "enfer vert". Certes, une grande partie des pays tropicaux est malsaine et faiblement peuplée; les techniques sont souvent arriérées, les niveaux de vie déprimés. Mais un meilleur examen, fondé sur la connaissance intime et précise, très particulièrement géographique des pays, mais aussi sur l'histoire de ses peuples, révise ces premières impressions, encouragées par un racisme "antitropical". L'Asie du Sud-Est, fort peuplée, a vu naître de hautes civilisations. Et il est des retards dus à l'isolement. L'Europe fut longtemps frappée d'une terrible mortalité : les progrès décisifs de la médecine ne se firent sentir qu'à partir du XIXe siècle; la médecine moderne aborda tardivement les tropiques. Mais aujourd'hui, les progrès sont immenses et une administration médicale correcte peut les assainir. Pluie et chaleur sont, en vérité, d'immenses richesses renouvelables toute l'année. Les surfaces réellement récoltées sont minimes par rapport à ce qui serait cultivable et que l'irrigation permet d'exploiter intensément. Les tropiques pourraient assurer des ressources alimentaires abondantes à leurs habitants et contribuer largement à la nourriture de tout le genre humain. Le tiers monde tropical pourrait être le grenier du monde. A condition que le développement et ses méthodes soient repensés, et que soient enfin mises en oeuvre les techniques adéquates de production et d'encadrement. Développement, voilà bien le maître mot appelant toute notre réflexion. Comment ? Avec qui ? Pourquoi ? Les tropiques sont l'avenir agricole du XXIe siècle. Un grand livre d'espoir. Pierre Gourou est l'éminent spécialiste de ces régions. Sa première expérience approfondie concerne le Bas-Tonkin; il a consacré toute sa vie de recherche à l'étude des grands deltas tropicaux, le Fleuve Rouge et le Bas-Mékong (Vietnam), l'Afrique tropicale, le Brésil, l'Inde.

 

 


 

source : revue L'Homme

 

Michel Bruneau bruneau1

 

Pierre Gourou (1900-1999)

Géographie et civilisations

Texte intégral

Lorsque Claude Lévi-Strauss fonda L'Homme en 1960,  il éprouva le besoin de faire appel, au Comité de direction de ce qui  allait devenir la Revue française d'anthropologie, à deux collègues, non membres de son laboratoire, appartenant à des disciplines qu'il estimait être proches de l'ethnologie, le linguiste Émile2738110177.08.lzzzzzzz Benveniste et le géographe Pierre Gourou. «Il me paraissait essentiel de manifester certains traits originaux de la recherche française, notamment le lien entre l'ethnologie et la géographie humaine, tel qu'il s'affirme dans la tradition de Vidal de La Blache. Les paysans du delta tonkinois, qui rendit Pierre Gourou célèbre, est un livre d'ethnologue autant que de géographe ou d'historien» (Lévi-Strauss, Éribon 1988 : 95-96).

Pierre Gourou (1900-1999) a traversé le xxe siècle avec une oeuvre d'une longévité exceptionnelle dont la liste des livres publiés, une douzaine, est aussi abondante à partir de 1970 qu'auparavant. On peut même dire, de son propre aveu, que le texte qui exprime sa pensée sous sa forme la plus achevée est Terres de bonne espérance. Le monde  tropical paru en 1982, donc à un âge déjà très avancé. Sa production,  qui s'étend sur soixante ans de Tonkin (1931) à L'Afrique  tropicale, nain ou géant agricole ? (1991), malgré son abondance, présente une très grande unité. Elle suit une même ligne avec une problématique récurrente sur les relations entre les hommes et leurs milieux naturels passant à travers le prisme de leur civilisation. Les sociétés sont abordées à travers les paysages qu'elles créent et leur capacité à occuper l'espace selon des densités de population plus ou moins grandes. P. Gourou est connu comme le géographe des pays tropicaux, mais il n'est pas seulement cela, car il a élaboré un paradigme valable pour la géographie humaine dans son ensemble.

Un géographe dans la colonisation

Pierre Gourou est né en 1900 à Tunis, dans une possession française pour laquelle il avoue ne pas avoir senti un grand attrait. Ses lectures d'enfant le portèrent très tôt à rêver à l'Extrême-Orient, à ses hautes civilisations et à ses fortes densités. Si bien qu'après un cursus universitaire normal à Lyon qui se termina en 1923 par l'agrégation d'histoire et géographie, il obtint finalement en 1927 un poste en Indochine au lycée Albert Sarraut d'Hanoi, au coeur de ce delta très densément occupé par un peuple ayant une civilisation de type chinois. Il voulait précisément percer le secret de ces fortes densités. Il est resté une dizaine d'années dans ce delta vietnamien avec lequel il a acquis une grande familiarité. Il y a mis au point sa propre méthode de recherche qu'il suivra durant toute sa carrière.

Disposant d'une bonne documentation de base (couverture  cartographique IGN au 1/25000e, cadastre couvrant les 8 000 communes du delta, photos aériennes, statistiques démographiques convenables) et d'un bon réseau routier, il put mener ses enquêtes dans un quart des communes, choisies en fonction des problèmes particuliers qu'elles posaient. Ces conditions de travail excellentes, s'appuyant également sur une bibliographie déjà abondante et de bonnes relations avec l'administration coloniale, ont permis à P. Gourou de mettre au point une vue d'ensemble de son terrain en constituant un atlas : cartes au 1/250000e du relief, des villages, des digues, de la densité de la population par commune, des industries rurales. Il porta une attention toute particulière aux maisons rurales, «véritables résumés de la civilisation vietnamienne» selon sa propre expression (Le Monde-Éditions 1990 : 113), auxquelles il consacra sa thèse secondaire Esquisse d'une étude de l'habitation  annamite dans l'Annam septentrional et central (1936b). C'est donc à partir de l'interrogation de ces cartes et de nombreuses enquêtes sur le terrain qu'il construisit sa géographie du Delta1.

P. Gourou (1936a : 575) montre un sens très élevé de l'esthétique des paysages du Delta qu'il décrit admirablement, soulignant «l'accord parfait qui s'est établi entre l'homme et la nature». Dans sa conclusion il recommande de préserver «cette civilisation équilibrée et raisonnable» qui a donné au paysan «un équilibre moral et social». Bien qu'il recommande une réforme agraire pour arrêter le développement de la grande propriété favorisé par la colonisation, celle-ci ne fait pas l'objet d'une véritable critique, particulièrement sous son aspect fiscal, passé sous silence. la Régie de l'opium n'est pas évoquée2.

Dans son premier livre, Le Tonkin, publié à l'occasion de l'exposition coloniale, P. Gourou met en valeur les aspects positifs de la colonisation en matière de sécurité, d'éducation, de santé et «le caractère bienfaisant du protectorat françai » (1931 : 347). Contrairement à René Dumont, il ne perçoit pas la revendication nationale naissante de cette population colonisée et dénonce plus volontiers «la domination économique chinoise» que la domination coloniale française qualifiée de «protection politique assurée par la France» (ibid. : 345-346). Avant toute revendication politique, les «Annamites» doivent selon lui d'abord s'émanciper économiquement : «Il est déplorable de voir des jeunes gens, d'ailleurs peu nombreux, se compromettre dans une agitation politique absolument vaine, et reposant avant tout sur une phraséologie qui endort les réflexions personnelles et l'effort original, alors qu'un champ immense s'ouvre à leur activité dans le domaine de la production» (ibid. :  346).

Pierre Gourou, avant et après la Seconde Guerre mondiale, a joué un rôle d'expert sur les problèmes de développement de l'Indochine, en particulier pour la mise en valeur du delta du Mékong (à l'ouest de la Cochinchine), dans son livre L'utilisation du sol en Indochine française (1940a). En avril 1946, il est envoyé en mission par le gouvernement français pour participer à une rencontre avec une délégation vietminh sur les problèmes indochinois. En juin 1947, il publie au Centre d'études de politique étrangère une étude, L'avenir de l'Indochine, où il opte pour une solution fédérale au sein de l'Indochine française, solution reposant sur une prépondérance vietnamienne (ils sont alors 16 millions sur 23) et un pouvoir d'arbitrage de la France3.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, P. Gourou estime que l'oeuvre coloniale a atteint le triple objectif qui à ses yeux la rend légitime : «1) maintenir l'ordre et la paix ; 2) développer un réseau de voies de communications commodes et rapides ; 3) maîtriser les épidémies et les endémies» (1952 : 97). Reste le relèvement des niveaux de consommation, autrement dit la pauvreté des populations colonisées. Dans les trois cas où il a été amené à faire des recommandations, l'Indochine, le Congo belge, le Ruanda-Urundi, il a proposé l'injection d'une masse importante de capitaux et de nombreux techniciens étrangers à ces territoires. «Nous sommes arrivés à une époque où la colonie doit coûter au colonisateur, et peut-être lui coûter plus qu'elle ne pourra lui rapporter. Le bénéfice à espérer des investissements "coloniaux" ne peut plus être un bénéfice direct mais l'avantage que les pays les plus industrialisés doivent attendre d'un progrès général de l'économie du monde» (1953a : 152-153).

Au cours de cette première partie de sa carrière P. Gourou s'est ainsi trouvé engagé dans un contexte colonial qu'il n'a pas globalement contesté, même s'il a émis diverses critiques, et où il a parfois joué un rôle d'expert. Très rares étaient d'ailleurs ceux qui, comme René Dumont, ont à l'époque perçu la légitimité des revendications nationales des colonisés. P. Gourou a pris en compte les facteurs politiques, les a analysés comme le montrent ses écrits d'alors. En outre, il n'a pas hésité à s'engager dans la Résistance en France, lorsqu'il fut professeur à l'Université de Bordeaux de 1942 à 1945. On le retrouve en effet vice-président du Comité de Libération de la Gironde, représentant le mouvement France-Liberté, d'août à décembre 19444. Sa mission aux États-Unis de décembre 1944 où il alla «discuter de questions du Pacifique avec des Américains, des Néo-Zélandais, des Thaïlandais», puis celle qu'il fit en avril 1946 en Indochine où il participa à une négociation avec une délégation vietminh qui n'aboutit à rien à cause de la confusion caractérisant la politique française de cette époque, l'ont profondément déçu par l'impression d'inutilité qu'il en a retiré (1993).

Cela marqua, semble-t-il, une rupture dans sa carrière, rupture qui se traduisit par un éloignement définitif et volontaire de toute forme d'action aux côtés d'un pouvoir politique quel qu'il soit. Désormais il se consacrera exclusivement à la recherche académique : «Enfin, je n'ai plus joué le moindre rôle et je suis devenu un "tropicaliste" pur, publiant beaucoup sur les tropiques, et particulièrement sur les tropiques africains» (ibid.). Il a par la suite revendiqué une stricte neutralité : «Aucune préférence n'est ici exprimée pour un système politique ou social ; le seul point qui compte : le système doit être capable d'assurer de façon durable et sur de vastes surfaces une administration exacte et efficace» (1969 : 98). Son aversion pour toute forme d'idéologie et de lien avec la ou les politiques est exprimée très clairement à la fin de son interview dans la revue Hérodote (1984b).

 

Le paradigme de Pierre Gourou. Paysages, milieux et  civilisations

Lorsque Pierre Gourou cite les livres qui ont le plus influé  sur sa formation intellectuelle, il place en tête Lucien Febvre, La  terre et l'évolution humaine (1922), Marc Bloch, Les caractères  originaux de l'histoire220025010x.08.lzzzzzzz rurale française (1931), un roman de Joseph Conrad, de Mérimée... Il évoque également la lecture de Montaigne qui lui a inculqué «une défiance à l'égard des dogmatismes» (Le Monde-Éditions 1990 : 111-112). P. Gourou a dit à plusieurs reprises qu'il était contre les modèles théoriques et que pour lui il n'y avait pas de loi en géographie humaine. Reprenons une des dernières définitions qu'il a données de la géographie : «La géographie représente le désir de comprendre les paysages tels qu'ils sont. Eux-mêmes sont un aboutissement de l'histoire sur une certaine surface, qui n'est pas déterminante. Les Chinois ne sont pas Chinois parce qu'il y a dans la Chine quelque chose qui ferait qu'ils soient Chinois. Les Chinois sont Chinois parce qu'il y a une civilisation chinoise» (1993). Il a l'art de condenser en une phrase l'essentiel de sa méthode de recherche : «Les cartes de répartition de la population sont les meilleures voies d'approche vers les problèmes centraux de la géographie, déjà posés par la comparaison des paysages : pourquoi les hommes sont-ils denses ici, clairsemés là ?» ou bien «Les piliers de l'étude et de la connaissance géographiques sont donc l'analyse et l'explication des paysages, des cartes de population, l'étude des effets paysagistes des diverses techniques employées pour produire ce qui est nécessaire à la consommation (telle que les hommes dans le cadre de leur civilisation s'imaginent qu'elle doit être) et pour organiser les relations entre les hommes (telles qu'ils les jugent nécessaires)» (1973 : 336-337).

L'approche de P. Gourou est résolument anti-nomothétique et anti-modélisatrice : «Les paysages géographiques, les situations géographiques sont des individus, au total peu nombreux ; ils ne gagnent rien à être soumis à la tyrannie de "modèles" théoriques. Les "secrets" intimes de ces individus ne se dévoileront pas en utilisant les grilles de modèles théoriques ; pour être efficaces, ces grilles devraient justement contenir ces secrets qu'il s'agit de dévoiler» (1981 : 33-34).

Tout au long de son oeuvre il a manifesté un sens aigu de l'esthétique, non seulement en admirant la beauté des paysages agraires, mais aussi en écrivant dans un style très soigné, concis, avec un sens très développé de la formule voire de l'aphorisme, en s'exprimant dans un langage simple, classique, compréhensible par un grand public, bannissant tout jargon scientifique et tout pédantisme. Il concevait la géographie comme un «divertissement», au sens fort qu'avait ce mot au XVIIe siècle, une sorte d'élévation au-dessus des problèmes de la minute et aussi la prise en considération de ceux de l'ensemble du monde (1984b : 52). «La géographie n'a cessé de me divertir : n'est-il pas divertissant de mettre en procès ce qui se voit, de ruiner l'apparente évidence ? Juge du monde, la géographie se doit de ne pas croire aux situations acquises» (1982 : 403).

Son approche n'en est pas pour autant uniquement monographique et exceptionnaliste, car elle est très fortement comparative. P. Gourou affectionne particulièrement les comparaisons entre des lieux contemporains semblables par leur milieu naturel mais différents par leur géographie humaine, ou bien entre les états successifs d'un même lieu à travers l'histoire. «Ces comparaisons révèlent les vraies causes des différences observées entre des lieux que leurs composantes physiques paraissaient vouées à offrir des visages semblables ; en dernière analyse, les facteurs de civilisation, les héritages historiques sont souverains» (ibid. :  406).

P. Gourou appartient à la famille intellectuelle de l'École des Annales, par Lucien Febvre qu'il a toujours considéré comme son maître et par Fernand Braudel, qui a été non seulement son collègue au Collège de France mais aussi l'un de ses meilleurs amis. Il a situé très tôt au coeur de son approche la notion de civilisation. Celle-ci apparaît de façon systématique dès les premiers ouvrages qu'il publie après sa thèse et qui en sont une extension dans l'espace : L'utilisation du sol en Indochine française (1940a), La terre et l'homme en Extrême-Orient (1940b). Sa formulation plus conceptuelle figure dans un article «La civilisation du végétal» (1948) salué par Lucien Febvre (1949) dans les Annales puis par Georges  Condominas (1972 : 119-120).

La géographie de P. Gourou est une analyse des paysages humanisés qu'il relie au milieu naturel qui est leur support. La configuration actuelle de ces paysages n'est pas directement déterminée par ce milieu comme beaucoup à diverses époques l'ont affirmé, mais résulte de l'interposition d'un troisième terme qui est la civilisation5. Dans «La civilisation du végétal» (1948 : 227), il définit la civilisation comme « d'abord l'ensemble des techniques d'exploitation de la nature, et, dans une moindre mesure, la plus ou moins grande aptitude à l'organisation de l'espace ».

Le géographe doit prendre cette civilisation comme une donnée externe à son propre domaine de recherche, s'en servir comme d'un facteur explicatif des paysages et surtout ne pas tenter d'en rendre compte par le milieu physique local. Il y a des rapports d'interactions et d'interdépendances entre éléments physiques et humains d'un paysage mais «par l'entremise de la civilisation qui sert de milieu de transmission» (ibid. : 228). L'accent est mis presque exclusivement sur les «techniques d'exploitation de la nature» qu'il appellera par la suite «techniques de production» au centre desquelles se trouve l'alimentation végétarienne. Cela mène à «un véritable déterminisme de civilisation» qui oblige les Chinois dans ce cadre traditionnel à persévérer dans cette voie, une fois leurs densités démographiques devenues très fortes. L'autre élément rendant compte de l'organisation de l'espace, qu'il met alors au second plan, n'est pas véritablement abordé dans cet article6.

 

Tout au long de son oeuvre, P. Gourou ne cessera désormais d'utiliser ce concept de civilisation dont il fera évoluer le contenu peu à peu au fil des années et des publications. Il y distingue les «techniques de production» qui règlent les rapports que les hommes entretiennent avec le milieu et les «techniques de contrôle territorial» réglant les rapports des hommes entre eux (1966 : 76). «La civilisation est un système intellectuel, moral et technique qui agit sur les paysages et ne dépend pas d'eux. Les changements de civilisation changent les paysages, mais la réciproque n'est pas vraie» (1971 : 107). Ces changements ne sont pas liés à des adaptations à un milieu ou à «une pression sélective», mais plutôt à des dérives renforçant un caractère dominant (le «végétal» par exemple) ou à des contacts entre civilisations (imitations, acquisitions). P. Gourou n'a plus cru par la suite au déterminisme de civilisation : «Les éléments humains des paysages ne sont pas plus déterminés par une civilisation que par un cadre physique... Rien de tout cela n'est déterminant. Les paysages humains résultent d'un équilibre de facteurs contraignants mais se limitant et s'orientant les uns les autres» (ibid. : 113-114), ou encore «complexe très riche, la civilisation ne peut déterminer de façon simple les traits humains du paysage, qui résultent de multiples actions et réactions» (1973 : 338).

La terminologie du second type de techniques, qui a trait aux rapports que les hommes entretiennent entre eux, a varié constamment dans le sens d'un élargissement de son domaine de signification7.  À partir de son livre Pour une géographie humaine (1973), il parle systématiquement de « techniques d'encadrement » donnant à cette dénomination une acception plus large que celle des termes précédents. Il s'agit d'encadrements relevant de la société civile (famille, langage, régime foncier, préjugés, mentalités, religion...) et de la société politique (cadres villageois, tribaux, étatiques...). Le culturel et le politique sont profondément imbriqués dans cette notion d'encadrement.

En 1982, dans Terres de bonne espérance, P. Gourou renverse très clairement la perspective de «La civilisation du végétal». Ce ne sont plus les techniques de production qui sont premières mais les encadrements : «Ce serait renoncer à trouver les ultimes réponses aux questions posées par la géographie que de voir dans l'homme avant tout un producteur et d'expliquer par les techniques de production l'organisation des sociétés et le nombre des habitants. L'homme est premièrement un organisateur...

Une forte densité de la population sur une grande surface et une longue durée s'explique d'abord par l'ouverture et l'orientation des techniques d'encadrement, ouverture et orientation qui nont pas été déterminées par les techniques de production» (1982 : 29). Ainsi P. Gourou récuse tout déterminisme économique sur la société : «Les hommes sont beaucoup plus contrôlés par leur encadrement social et intellectuel que par l'économie» (Lannes 1983 : 124). «Se défier de l'impérialisme économiste : que d'exemples d'encadrements qui corsètent l'économie et ne sont pas déterminés par elle» (1982 : 409)8.

Si, à bien des égards, P. Gourou est l'un des grands héritiers de la géographie vidalienne, il s'en démarque cependant très tôt, en récusant à la fois le possibilisme et la notion de genre de vie (1966 : 80-82). Un groupe humain ne procède pas à un choix conscient parmi un éventail de «possibilités» qui lui seraient offertes par la nature, mais «il exploite celles auxquelles s'appliquent les techniques qu'il maîtrise». Ce groupe ne peut percevoir dans le milieu naturel que ce qui est familier à sa civilisation et ne peut l'utiliser qu'à l'aide des techniques dont il dispose au sein de sa propre civilisation. Il dénonce en outre le caractère fallacieux de la notion de genre de vie, parce qu'elle fait tout découler de la technique de production, qui permet la subsistance d'un groupe en relation étroite avec le milieu dans lequel il vit, et est entachée ainsi de déterminisme9.

Lucien Febvre (1922 : 239) affirme qu'il existe une notion géographique de la civilisation, plus restreinte que celle qui est utilisée en histoire ou en philosophie : «elle ne consiste que dans la mise en valeur par les sociétés des ressources que leur offre le milieu naturel -- ou de celles qu'elles finissent par découvrir en lui ; elle est presque mathématiquement mesurable en tant que pour cent d'utilisation des possibilités ». On peut penser que P. Gourou est bien parti de là lorsqu'il a défini et analysé sa « civilisation du végétal», dans laquelle L. Febvre (1949 : 77) a tout particulièrement salué « le report du déterminisme géographique qui ne résiste pas à l'examen sur un déterminisme de civilisation, dont personne jusqu'à présent n'avait dégagé avec cette vigueur la puissance contraignante ».

P. Gourou établit lui-même une correspondance entre la notion de civilisation et celle de culture ; pour lui comme pour les anthropologues, tout homme étant civilisé, c'est-à-dire encadré, il n'y a pas de «sauvage» (1982 : 29). La définition qu'a donnée Edward Burnett Tylor (1871) de la culture est encore très souvent citée : «Tout complexe qui inclut les connaissances, les croyances, l'art, la morale, le droit, les coutumes et toutes autres capacités et habitudes acquises par l'homme en tant que membre de la société.» Claude Lévi-Strauss (1958 : 389-390) l'a commentée d'une façon telle que cette notion de culture apparaît très proche de la « civilisation » de P. Gourou : «Coutumes, croyances et institutions apparaissent alors comme des techniques parmi d'autres, d'une nature plus proprement intellectuelle, certes : techniques qui sont au service de la vie sociale et la rendent possible, comme les techniques agricoles rendent possible la satisfaction des besoins de nutrition, ou les techniques textiles la protection contre les intempéries.»

Les anthropologues recherchent des règles s'appliquant à toutes les formes de communication sociale que celles-ci relèvent du système de parenté, du système économique ou du système linguistique. Par contre, Pierre Gourou refuse d'utiliser la notion de système et l'expression «système d'encadrement», car il ne pense pas que ces techniques soient organisées en système. On retrouve ici sa réticence à toute approche théorique ou même conceptuelle : «Les hommes sont encadrés par un certain nombre de techniques variées qui ne sont pas nécessairement structurées entre elles» (1984b : 64-66). Il croit plutôt à une juxtaposition d'éléments «qui peuvent avoir des rapports de causalité ou d'interdépendance, mais qui peuvent n'en pas avoir». «Les géographes -- et quelques autres -- ne devraient-ils pas voir le monde comme foisonnant de questions, et non comme un système dont ils prétendraient avoir la clé ?» (1984a : 8-9). P. Gourou se méfie des abstractions, il revendique « une pensée très plate » (1984b : 66)10.

Au départ la notion de civilisation définie par P. Gourou était, conformément à ce qu'en avait dit Lucien Febvre (1922) pour la géographie, plus étroite que celle utilisée par les historiens, et limitée de fait à la culture matérielle11. Mais elle n'a cessé par la suite de s'élargir, surtout à partir du moment où il a introduit les encadrements, pour se rapprocher de la définition qu'en donnait Fernand Braudel (1963)12.

On peut la différencier de l'approche braudélienne dans deux domaines. F. Braudel, historien s'inspirant de Marcel Mauss, est curieusement plus attentif à l'espace que P. Gourou géographe, qui préfère le terme paysage à celui d'espace. Braudel associe systématiquement chaque civilisation à «un espace aux limites à peu près stables», à une «aire culturelle» (ibid. : 154). Il précise même que « cette aire aura son centre, son noyau, ses frontières, ses marges » (Braudel 1997 : 226). Yves Lacoste (1988 : 198) a montré comment Braudel dans son ouvrage sur la Méditerranée (1949) a abordé le problème de la diversité des limites de civilisations, et leur caractère différentiel selon les phénomènes observés.

La principale critique que, en filigrane, fait Braudel à l'approche géographique est qu'elle traite des rapports entre l'homme, ou mieux les hommes, et l'espace ou le milieu, mais qu'elle utilise très peu, ou pas du tout, le terme société qui ouvrirait davantage son approche aux autres sciences sociales, en particulier à la sociologie. P. Gourou en effet n'utilise pas le terme société mais plutôt celui d'homme, au singulier ou au pluriel, et parfois de «groupe humain» (1973 : 49-50).

D'où vient cette notion d'encadrement devenue centrale dans le concept de civilisation de la géographie de P. Gourou, à partir des années 1970 ? Elle a été utilisée par Georges Hardy (1933) dans sa géographie coloniale à propos des colonies d'encadrement, là où les colonisateurs en nombre restreint se contentaient d'encadrer, c'est-à-dire de guider, de diriger les indigènes, par opposition aux colonies d'enracinement où les colonisateurs en plus grand nombre s'installaient pour y vivre durablement sinon définitivement. Cette notion a donc connu une dérive importante chez P. Gourou. Son sens premier a bien été celui d'encadrement administratif et politique (1973 : 17-18), pour englober ensuite la sphère du social, de l'économique, puis du culturel.

Ce sens premier, P. Gourou nous le rappelle lui-même dans un texte révélateur : «les techniques d'encadrement viennent au premier rang dans l'ordre d'urgence ; aucun progrès économique durable et profond n'est possible si n'existent pas des techniques correctes d'encadrement, et tout d'abord, des techniques d'administration élémentaire permettant de contrôler de vastes surfaces, une population nombreuse, et cela de façon durable» (1969 : 98). Ces techniques d'encadrement n'ont pas à être analysées pour elles-mêmes par le géographe «dans la finesse de leurs agencements spécifiques mais sous l'angle de leur efficacité pour le contrôle des espaces et des hommes» (ibid. : 99). Elles relèvent de sciences humaines ou sociales autres que la géographie. Elles n'intéressent celle-ci que par les effets qu'elles ont sur les paysages et l'espace13.

En restant délibérément au niveau descriptif des encadrements sociopolitiques et culturels, en renvoyant aux autres disciplines pour leur analyse plus approfondie, P. Gourou se refuse à intégrer son étude des encadrements dans une théorie sociale plus générale. Il préfère enfermer les rapports sociaux de production dans une «boîte noire», qu'il nomme «encadrements , pour s'orienter vers des études de cas mettant l'accent sur les particularités locales, en invoquant les civilisations comme principe explicatif. Daniel Dory (1989 : 114) a souligné qu'il est difficile, voire impossible de distinguer éléments humains du paysage et faits de civilisation chez P. Gourou. «Civilisation et éléments humains du paysage étant des signifiants dont les champs sont coextensifs», la civilisation ne représente donc pas véritablement un troisième terme entre milieu physique et éléments humains du paysage, qui aurait une valeur explicative. Ce terme a un pouvoir évocateur que P. Gourou utiliserait de façon itérative, mais sans validité théorique réelle14.

 

Monde tropical, «développement» et civilisations

Pierre Gourou a été longtemps connu essentiellement pour  son ouvrage Les pays tropicaux, principes d'une géographie humaine et  économique (1947b), livre qui a eu un très grand succès et qui a valu à son auteur la création d'une chaire d'Étude du Monde tropical (géographie physique et humaine) au Collège de France, inaugurée en décembre 1947. Il occupera cette chaire jusqu'à sa retraite en 1970, et parallèlement une chaire de géographie à l'Université libre de Bruxelles, institution au sein de laquelle avait enseigné Élysée Reclus en 1894. Ayant eu l'occasion de passer deux mois à la bibliothèque de l'Institut français d'Afrique noire (IFAN) à Dakar en 1945, P. Gourou y découvrit un grand nombre de publications anglo-saxonnes sur les pays tropicaux. Cela lui permit d'élargir ses connaissances au domaine tropical non asiatique qu'il avait jusqu'alors peu fréquenté et de réunir des matériaux pour son livre paru l'année suivante (cf. 1993).

Sa leçon inaugurale au Collège de France et la première  édition (1947) des Pays tropicaux donnent unepays_tropicaux_couv vision très pessimiste  et encore très fortement teintée de naturalisme du monde tropical15. P. Gourou élabore une sorte de «modèle» de ces régions chaudes et pluvieuses, caractérisées par de faibles ou même très faibles densités de population. «Ces pays de civilisation et d'économie attardées» sont desservis par un milieu physique qui est présenté comme beaucoup plus défavorable que le milieu tempéré (insalubrité et pauvreté des sols). L'agriculture sur brûlis, itinérante, est présentée comme une adaptation aux conditions naturelles des régions chaudes et pluvieuses : «La corrélation établie entre les conditions physiques très semblables que présentent ces pays et les adaptations humaines est une des plus frappantes que puisse reconnaître la géographie» (1949 : 145). L'activité pastorale étant peu productive dans ces régions, leurs habitants sont orientés vers les produits végétaux aussi bien pour leur alimentation que pour l'ensemble de leur civilisation.

Dans un tel milieu naturel, où l'homme est affaibli par les endémies et cultive des sols très peu fertiles et fragiles, aucune «civilisation supérieure», c'est-à-dire capable de fixer durablement de fortes densités de population sur de grands espaces, n'a pu se former. Une seule exception, la civilisation maya, localisée dans une région chaude et humide ; cependant elle n'a pas survécu à la ruine des sols entraînée par le raccourcissement des jachères de son agriculture sur brûlis (milpa) provoqué par un accroissement démographique. L'Asie tropicale est l'exception qui confirme la règle, car les deux «civilisations supérieures» qui ont permis à des populations nombreuses de s'y fixer sont nées dans des contrées extra-tropicales, en Inde où les apports aryens ont joué un rôle décisif et en Chine, où n'existe aucune discontinuité entre milieu tempéré et tropical. C'est ainsi que P. Gourou (1947b : 136) parle des «pays tropicaux typiques, c'est-à-dire peu peuplés et de civilisation arriérée», par opposition à ces pays dotés d'une «civilisation supérieure».

S'il refuse toute forme de déterminisme climatique sur les hommes, les contraintes du milieu lui apparaissent très fortes : «Comparées aux pays tempérés, les régions tropicales sont frappées d'un certain nombre d'infériorités [...] ces climats permettent le développement d'une riche collection de maladies infectieuses qui font le milieu tropical moins humain que les latitudes tempérées» (ibid. : 173). P. Gourou se situe dans une perspective libre-échangiste. Les pays tropicaux doivent développer leur production de «denrées coloniales, plus précisément de denrées fournies sans danger pour les sols par des plantations arborescentes scientifiquement conduites» (ibid. : 178)16.  Cette vision très pessimiste des tropiques en matière de développement de  la première édition des Pays tropicaux se résume dans cette affirmation : «Le relèvement du niveau de vie des populations tropicales posera donc de très grands problèmes ; peut-être en soulèvera-t-il beaucoup plus qu'il n'en résoudra. À la racine de toutes ces difficultés ne faut-il pas finalement trouver la pauvreté des sols tropicaux qui ne permet pas à ceux qui les exploitent d'atteindre le même niveau de vie que les agriculteurs de la zone tempérée ?» (ibid. : 181).

Une telle vision a été contestée par la plupart des auteurs anglo-saxons, dès les années 50 et le livre du biologiste américain Marston Bates, Les tropiques, l'homme et la nature entre le  Cancer et le Capricorne (1953). P. Gourou, dans l'édition refondue en  1966 des Pays tropicaux, modère très largement le pessimisme et le naturalisme de la première édition, en modifiant ses jugements sur la pauvreté des sols, l'insalubrité et les ressources forestières. Comme les auteurs anglo-saxons, il insiste sur le retard de la recherche scientifique et de la technologie encore insuffisamment tropicalisées.

Le modèle de développement qu'il propose pour les pays tropicaux se réfère encore davantage au capitalisme libéral. Il faut développer les voies de communication pour favoriser l'orientation commerciale de l'agriculture, en créant des périmètres de cultures vivrières autour des villes consommatrices et en développant la production de denrées tropicales pour le commerce international. Les Yoruba et les Bamiléké qui ont su mettre en oeuvre une agriculture familiale intensive dans le cadre de petites propriétés sont souvent cités comme des modèles de paysannerie tropicale qui se développe.

Les techniques traditionnelles de l'agriculture itinérante sur brûlis et de «l'intensif obsidional» sont condamnées à cause de leur faible productivité. P. Gourou pense qu'il faut introduire les techniques les plus modernes de l'agriculture occidentale (irrigation, engrais, plantes sélectionnées, mécanisation et motorisation), mais de façon très progressive et en fonction des situations locales, au prix des adaptations indispensables. Science et technologie moderne lui apparaissent en dernière instance comme les clés du développement17.

Le pessimisme de P. Gourou des années 40, déjà sensiblement atténué en 1966, s'est mué en un optimisme pondéré dans les années 80, notamment dans Terres de bonne espérance : le monde tropical : «Si le monde tropical, bénéficiant des améliorations dont ce livre a suggéré la possibilité, exploitait à fond son énorme richesse-renouvelable-en chaleur solaire et en eaux pluviales et fluviales, il assurerait sa prospérité et l'avenir alimentaire de notre espèce» (1982 : 416). La perspective de la leçon inaugurale au Collège de France (1947) est totalement inversée.

Contrairement aux ambitions globalisantes d'une géographie zonale telle que celle de cette leçon inaugurale et de la première édition des Pays tropicaux, il circonscrit alors son champ scientifique à une «écologie humaine» et à une analyse géographique du développement agricole. L'industrialisation et l'urbanisation ne sont évoquées que dans leurs relations avec l'agriculture et jamais étudiées en elles-mêmes. Il peut être remédié au «retard agricole tropical», thème central du livre, en utilisant les avantages du milieu tropical (chaleur continue, abondance des eaux de pluie et d'écoulement, richesse et variété des espèces) à l'aide de bonnes «techniques d'encadrement».

P. Gourou bannit désormais de son vocabulaire le terme infériorité qu'il utilisait en 1947 en comparant monde tropical et monde tempéré. «Malgré l'accumulation de données mises à l'appui de l'infériorité des sols tropicaux, nous pensons qu'il y a là une vue partiale et partielle des problèmes. Tels qu'ils sont, les sols tropicaux sont aptes à porter des cultures plus étendues et plus productives que les cultures actuelles. Tout est affaire de techniques de production et d'encadrement» (1982 : 97). Certains «encadrements » sont plus propices au développement (ceux du Japon sont cités en exemple) alors que d'autres ne le sont pas : « Il existe des systèmes de contraintes plus favorables que d'autres à ce que nous appelons développement ; la nature des contraintes (et non pas leur vigueur) joue donc un rôle capital dans les possibilités de développement. Il serait aventureux de dire quelles sont les "bonnes" techniques d'encadrement ; chaque situation locale étant un complexe de techniques qui réagissent les unes sur les autres» (ibid. : 370).

Dans son combat contre le déterminisme physique, P. Gourou n'a cessé de dénoncer ce qu'il appelle le «racisme climatique» : «Si les habitants du monde tropical pluvieux sont "inférieurs" parce qu'ils vivent sous un climat qui les "infériorise", comme il se fait d'autre part que tous les indigènes du monde tropical sont "colorés", on en arrive aisément au résultat que les "colorés" sont inférieurs. Tout cela n'est pas très différent du racisme le plus vulgaire, selon lequel il existe des "races" inférieures et des "races" supérieures» (1969 : 91). Il exprime très clairement son point de vue : «Et n'est-il pas plus vrai, et plus habile, de considérer que les humains sont tous adaptables à toutes les conditions climatiques et qu'il n'y a pas de groupe qui ait acquis une supériorité dans un certain climat (et une infériorité en d'autres climats)» (ibid.).

Pierre Gourou adopte une position très critique vis-à-vis de la notion de «développement» qu'il juge superficielle et peu claire quant à ses objectifs18. Il a en effet assisté à son apparition lorsqu'il fut envoyé en mission aux États-Unis en décembre 1944. La politique américaine telle qu'elle fut alors définie par Roosevelt était d'abolir les empires coloniaux des puissances européennes, jugés responsables de l'arriération des territoires colonisés.

Ces territoires, une fois libérés, auraient dû se « développer » selon le modèle américain dont les éléments les plus importants étaient des institutions démocratiques, une industrialisation moderne et un niveau de consommation le moins éloigné possible du niveau américain. Étant eux-mêmes une ancienne colonie révoltée contre sa métropole, les États-Unis se jugeaient les mieux placés pour aider à l'émancipation de ces colonies et à leur proposer leur propre modèle de « développement » (1973 : 340-341). P. Gourou s'élève contre cette vision qui ne voit de salut que dans les techniques de production et d'encadrement de la civilisation « occidentale ». Il s'affirme au contraire partisan du pluralisme des civilisations, pensant qu'il est «souhaitable que les civilisations dérivent selon leur erre, sans aboutir à l'uniformisation universelle» (1982 : 345-347).

Ce point de vue est particulièrement bien illustré dans  son dernier livre publié, L'Afrique tropicale, nain ou géant agricole ? (1991), fondé sur une comparaison entre l'agriculture tamoule de la péninsule indienne et celle de l'Afrique orientale tropicale humide. Elles se sont développées dans des milieux naturels analogues, sinon semblables (socle gondwanien, conditions climatiques équivalentes), mais aboutissent à des résultats très différents, en termes de densités de population, de productions, de rendements et de productivité du travail.

Ces différences sont attribuables non pas au milieu physique qui est le même, mais aux techniques de production plus efficaces en Inde (intensives traditionnelles et révolution verte à l'indienne) qu'en Afrique (extensives), elles-mêmes très dépendantes d'encadrements profondément différents. La plus grande partie des campagnes africaines, mal reliées à l'extérieur et cloisonnées par la colonisation, sont dominées par la propriété communautaire de la terre et la force paralysante des liens familiaux, en même temps que par un isolement relatif.

À l'inverse, le territoire tamoul s'appuie sur une histoire vieille de trois millénaires et des encadrements administratifs précoloniaux et coloniaux qui ont permis le développement d'une irrigation efficace et d'un réseau urbain intérieur sur lequel a pu s'appuyer un développement industriel transformateur des productions agricoles locales pour le marché intérieur. Les Africains pour progresser devraient intégrer de nouveaux encadrements dont les modèles sont à chercher non en Occident, mais plutôt dans l'Inde péninsulaire dont les techniques se sont développées sous un climat semblable.

Les conclusions de ce livre sont à l'opposé de celles de  la première édition des Pays tropicaux. Il faut désormais bannir les cultures tropicales d'exportation favorisées par la période coloniale qui ont aujourd'hui de grandes difficultés à trouver des débouchés rémunérateurs dans les pays occidentaux, pour s'orienter vers des productions agricoles vivrières tournées vers des marchés africains protégés. «Il ne saurait être question, avant longtemps, d'ouvrir l'Afrique au marché mondial» (1991 : 226).

La vision qu'a P. Gourou du «développement» est nécessairement dépendante de son paradigme civilisationnel, en particulier de sa conception du progrès technique19. Citons un texte révélateur de sa première approche du phénomène technique : «Il existe des techniques "arriérées" de la production (ramassage, agriculture itinérante sur brûlis par exemple), des techniques "supérieures" (agriculture scientifique moderne non liée à la routine et à des préoccupations de subsistance locales, grâce aux progrès de la science et des transports). Il existe également une série de techniques de l'espace, depuis les plus arriérées, qui sont incapables de contrôler autre chose que l'espace restreint nécessaire à la subsistance d'une horde d'une dizaine de personnes, jusqu'aux techniques supérieures aptes à organiser des empires. Une civilisation "supérieure" se définit mieux par sa maîtrise de l'espace que par ses techniques de la production» (1953b : 48). P. Gourou a nuancé par la suite cette vision très hiérarchisée des techniques20.

Une notion, qui est apparue plus tard chez Gourou mais qui va dans le même sens, celui d'une progression et d'une hiérarchie des civilisations, est la notion de « niveaux d'efficacité paysagiste » : « Par l'action plus ou moins interdépendante de ses diverses techniques une civilisation manifeste son efficacité : il s'agit seulement ici d'efficacité paysagiste. Dans l'ensemble de leurs manifestations, les civilisations sont peut-être égales ; il est imprudent de considérer certaines d'entre elles comme primitives.

Mais, pour le paysage, les effets des diverses civilisations sont inégaux, et mesurables par l'étendue plus ou moins grande de la surface utilisée par l'homme, par la densité de la population, par le nombre, la nature et la localisation des constructions, l'importance du réseau des communications » (1973 : 26). «Les techniques d'encadrement sont capables de contrôler des surfaces et des effectifs illimités. L'efficacité paysagiste se manifeste à son maximum dans les villes, où chaque centimètre carré témoigne de l'action de l'homme» (ibid. : 29). P. Gourou aboutit ainsi tout naturellement à un classement hiérarchisé des civilisations en fonction de leur efficacité paysagiste. Au haut de l'échelle se trouvent les «civilisations supérieures traditionnelles» (chinoise, indienne, européenne prémoderne) qui aboutissent à l'humanisation totale des paysages. Au sommet est la «civilisation moderne » qui a «la plus grande puissance d'action paysagiste», parce que bénéficiant «de techniques d'exploitation très efficaces» et « de techniques d'encadrement irrésistibles qui peuvent contrôler vastes espaces, nombreuses populations, énormes villes» (ibid. : 29-31)21.

La référence de P. Gourou pour le «développement» reste le Japon qui grâce à ses encadrements a rejoint et même dépassé la plupart des pays occidentaux. Les encadrements japonais se traduisent par l'importance prise à tous les niveaux par la vie en groupes : famille restreinte, entraide agricole organisée et disciplinée, groupes de sociabilité villageoise, groupes professionnels, groupes d'entreprises en ville. «La force des encadrements assure la cohésion de la société, le dévouement au groupe, l'homogénéité nationale la plus forte qui soit [..]. Le Japon est parvenu à greffer la modernité sur son groupisme ancien [...]. Il avait déjà su intégrer de vastes apports de civilisation étrangère, c'est-à-dire chinoise. Le Japon disposait en 1868 d'une puissante bourgeoisie d'affaires (commerce, banque, industrie) et de grandes villes marchandes (Edo, Osaka) qui n'ont pas eu de peine à se convertir au mercantilisme occidental» (1984a : 284-287). Pour P. Gourou «Un peuple, quel qu'il soit, qui disposerait de techniques d'encadrement aussi contraignantes et adaptables que les techniques japonaises ne manquerait pas, s'il le désirait, d'entrer dans la voie d'un réel "développement". Mais celui-ci ne saurait être foudroyant» (1982 : 352).

En contrepoint, la Chine n'a pas réussi aussi bien et vite «son passage de l'État traditionnel à l'État moderne» essentiellement à cause de différences dans ses encadrements tout aussi contraignants qu'au Japon : l'élite chinoise autocentrée sur la valeur et le brio des créations de sa propre civilisation a refusé le changement apporté par la civilisation occidentale moderne au nom de sa «supériorité» supposée.

«Puis devant les fâcheux effets de ce refus, la Chine a eu une autre réaction malheureuse, qui fut le communisme et la révolution culturelle ; c'est-à-dire qu'elle jeta (ou prétendit jeter) par dessus bord sa civilisation traditionnelle. Autre solution cassante qui ne valait pas mieux que le refus total opposé à l'Occident » (1984a : 287). Avec des élites plus ouvertes au changement, les structures sociales japonaises étaient également plus propices à un « glissement du rural à l'urbain» (ibid. : 246). P. Gourou cependant ne fait pas mention du rôle qu'a pu jouer l'impérialisme japonais dans l'accumulation qui a permis le développement industriel et technologique

Le dernier grand géographe classique

L'oeuvre de Pierre Gourou, par son abondance et surtout sa longévité, son étalement sur plus d'un demi-siècle dans une vie qui couvre la totalité du XXe siècle, exerce une certaine fascination sur un grand nombre de géographes et d'autres. Elle doit sa grande unité et sa cohérence remarquable à la problématique, qui reste identique d'un bout à l'autre : comment comprendre les relations qui peuvent exister entre les paysages humanisés et les milieux naturels qui sont leur support ?

Ces relations passent nécessairement par les hommes qui ont créé ces paysages à travers leur «culture» que P. Gourou préfère appeler «civilisation». Une constante : le milieu dont il a toujours nié toute forme de déterminisme, mais non pas d'influence indirecte. Il s'est pour cela préférentiellement situé dans un même milieu tropical qui a joué le rôle d'un invariant, sous-tendant une grande variété de paysages humanisés. Ce qui a varié, c'est le contenu de la culture ou civilisation, dont les deux composantes techniques ont exercé une action plus ou moins déterminante sur l'ensemble (selon les publications), la seconde ne cessant de se renforcer au fur et à mesure que son contenu s'enrichissait. Les encadrements sont ainsi devenus décisifs à partir des années 70.

Le choix de l'approche par les paysages et par la carte de répartition des densités de population l'a conduit à privilégier le temps long des civilisations permettant le mieux de rendre compte des structures paysagères aux échelles grandes (locales) ou petites (sub-continentales). L'histoire sociale et l'histoire politique sont alors nécessairement passées au second plan, même si elles ont été partiellement récupérées au sein des encadrements. Une approche plus spatiale ou territoriale aurait davantage orienté vers l'État, les rapports sociaux et les rapports entre États de la géopolitique.

L'approche par les civilisations, complexes de techniques, a conduit à une conception du développement comme progrès technique ou dans les techniques. Ce qui a changé, c'est l'accent mis sur tel ou tel type de techniques, d'abord de production ou d'exploitation de la nature, puis d'encadrement, les plus modernes de chacune d'entre elles demeurant implicitement la référence du progrès. La primauté finalement donnée aux encadrements, et à la difficulté de les modifier, l'a protégé contre tout excès de technicisme et de modernisme, habituels chez les experts en développement dont il s'est toujours démarqué très fortement. Au début de sa carrière et jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale, Pierre Gourou a eu plusieurs occasions d'intervenir comme expert dans un contexte colonial et même de faire des recommandations sur la politique à suivre en Indochine (L'avenir  de l'Indochine, 1947). Ces expériences l'ont beaucoup déçu et l'ont amené à prendre du recul, en rejetant désormais toute implication dans quelque action politique que ce soit et en inscrivant ses recherches uniquement dans le champ académique.

Son aversion pour les théories et son refus d'adopter, en les adaptant, celles provenant de disciplines voisines, font de lui le dernier grand géographe classique dans la lignée vidalienne. Sa pensée reste très disciplinaire, c'est là sa force en même temps que sa faiblesse. Son empirisme absolu de même que son esthétisme et son style élégant et concis, le situent dans la lignée des grands historiens et des grands géographes du début du siècle. Contrairement à ses deux collègues et amis du Collège de France, Claude Lévi-Strauss et Fernand Braudel, qui chacun ont ressenti le besoin de féconder leur approche disciplinaire en empruntant concepts et méthodes à des sciences humaines ou sociales voisines des leurs, Pierre Gourou s'est refusé à de tels emprunts, préférant conserver une approche géographique et historique stricto sensu22.

Il n'a cessé au fil de ses publications de ciseler son paradigme fondé sur le concept de civilisation avec la persévérance d'un grand artiste. Poussant aussi loin que possible l'approche de la géographie vidalienne, il en a surmonté la plupart des ambiguïtés. Si l'on compare son oeuvre à celle d'un Lévi-Strauss ou d'un Braudel qui ont très largement rayonné hors de l'ethnologie ou de l'histoire, son relatif enfermement disciplinaire explique peut-être un moindre rayonnement hors des frontières de sa propre discipline, la géographie. Mais il s'agit incontestablement d'une grande oeuvre qui a le mérite de faire réfléchir sur les finalités de cette discipline géographique.

 

Bibliographie

Ouvrages cités de Pierre Gourou

1931 Le Tonkin. Exposition coloniale  internationale. Paris, Protat.

1936a Les paysans du delta tonkinois. Paris, EFEO.

1936b Esquisse d'une étude de l'habitation annamite  dans l'Annam septentrional et central. Paris, EFEO.

1940a L'utilisation du sol en Indochine française. Paris, Centre d'études de politique étrangère.

1940b La terre et l'homme en Extrême-Orient.  Paris, Armand Colin (nouvelle édition, Paris, Flammarion, 1972).

1946 « Gallieni », in Charles A. Julien, Les  techniciens de la colonisation. Paris, PUF : 93-111.

1947a L'avenir de l'Indochine. Paris,  Centre d'études de politique étrangère.

1947b Les pays tropicaux, principes d'une géographie  humaine et économique. Paris, PUF. Nouvelle édition 1966.

1948 «La civilisation du végétal», Indonesië  5 : 385-396. Réed. in Recueil d'articles. Bruxelles, Société royale  belge de géographie, 1970 : 225-236.

1949 «Qu'est-ce que le monde tropical ?», Annales. Économies, Sociétés, Civilisations 4 : 140-148.

1952 «Remarques sur les plans de mise en valeur  des régions économiquement attardées», in Symposium intercolonial.  Bordeaux, Delmas : 97-100.

1953a La densité de la population au Ruanda-Urundi,  esquisse d'une étude géographique. Bruxelles, Institut royal colonial.

1953b L'Asie. Paris, Hachette.

1955 La densité de la population rurale au Congo  belge. Bruxelles, Académie royale des sciences coloniales.

1966 «Pour une géographie humaine», Finisterra  1 (1) : 10-32. Réed. in Recueil d'articles. Bruxelles, Société  royale belge de géographie, 1970 : 69-88.

1969 «Géographie tropicale et problèmes de "sous-développement"», Information sur les sciences sociales 8 (4) : 9-18. Réed. in Recueil  d'articles. Bruxelles, Société royale belge de géographie, 1970 :  89-100.

1970 L'Afrique. Paris, Hachette.

1971 Leçons de géographie tropicale : leçons données au Collège de France de 1947 à 1970. Préface de Fernand Braudel. Paris, Mouton.

1973 Pour une géographie humaine. Paris, Flammarion.

1976 L'Amérique tropicale et australe. Paris,  Hachette.

1981 «Vertu comparative», in Orients, pour  Georges Condominas. Paris, Sudestasie : 33-43. 1982 Terres de bonne  espérance : le monde tropical. Paris, Plon (« Terre humaine »).

1984a Riz et civilisation. Paris, Fayard.

1984b «La géographie comme "divertissement" ?», Entretiens de Pierre Gourou avec Jean Malaurie, Paul Pélissier, Gilles Sautter, Yves Lacoste, Hérodote 33-34 : 50-72.

1991 L'Afrique tropicale, nain ou géant agricole ?  Paris, Flammarion.

1993 «Itinéraire : Pierre Gourou, le delta du  Fleuve Rouge et la géographie», Entretien avec Hugues Tertrais, Lettre  de L'AFRASE 29.

 

Autres références bibliographiques

Barrau, Jacques

1975 « Écologie », in Robert Cresswell, Éléments  d'ethnologie. Paris, Armand Colin : 7-43.

Bates, Marston

1953 Les tropiques, l'homme et la nature entre le  Cancer et le Capricorne. Paris, Payot.

Benveniste, Émile

1966 «Civilisation : contribution à l'histoire du  mot», in Problèmes de linguistique générale. Paris, Gallimard :  336-345.

Braudel, Fernand

1949 La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque  de Philippe II. Paris, Armand Colin. Rééd. 1979.

1963 «Grammaire des civilisations», in Le  monde actuel, histoire et civilisations. Paris, Eugène Belin : 145-541.  Réed. La grammaire des civilisations. Paris, Arthaud-Flammarion,  1987.

 

 

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jeudi 27 avril 2006

Il pourrait manquer 200 millions de femmes sur Terre en 2025 !


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Il pourrait manquer 200 millions

de femmes sur Terre en 2025 !




auteur : Jean-Claude Chesnais, démographe et économiste, directeur de recherche à l'Institut national d'étudeschesnais démographiques (INED).

source : article paru dans le journal Le Monde du 12 novembre 2005



Il pourrait manquer 200 millions de femmes sur Terre en 2025 !




La Chine serait-elle devenue vieille avant d'être riche ?
En effet. Ce pays est entré dans la course au vieillissement dans les années 1970 en cassant sa courbe de4_609 fécondité de manière autoritaire. Dans vingt ans, il y aura peu de jeunes pour soutenir financièrement les personnes âgées, la sécurité sociale n'étant accessible qu'aux Chinois qui travaillent dans des secteurs économiques très privilégiés.
J'imagine un scénario de paupérisation de centaines de millions de retraités dans le centre du pays. En revanche, les régions côtières, où investit la diaspora chinoise, auront accès à la prospérité et attireront une immigration rurale qui pourra progressivement en profiter. C'est le pays où les inégalités sont et seront les plus fortes en Asie. La Chine sera donc très vieille avant de devenir globalement riche.


Aurons-nous une planète de cheveux gris dans l'hémisphère Nord ?
Oui, mais dans une zone Nord élargie. La baisse de la fécondité est quasiment universelle. Au Japon, en Italie, en Allemagne, la proportion des plus de 65 ans est déjà plus importante que celle des moins de 15 ans. En 2025, les octogénaires constitueront la classe d'âge la plus importante au Japon. Le vieillissement sera effectif dans les pays dits développés, mais aussi en Chine, au sud de l'Inde, au Sri Lanka, dans les grandes villes d'Amérique du Sud, d'Afrique du Nord, de Turquie, etc. Il faut cependant remarquer la relative exception américaine. La révolution conservatrice, qui a surpris les démographes au début des années 1980, et l'immigration massive latino-américaine, légale et illégale, devraient amener les Etats-Unis à avoir, dans vingt ans, une proportion de jeunes relativement équilibrée.


Les jeunes seront-ils concentrés dans les pays les plus pauvres ?
Ils seront en plus grande proportion au sud de la planète, majoritairement dans les zones de résistance au planning familial. Ce sera le cas en Afrique centrale - dans les zones rurales et non côtières -, au Proche-Orient dans des pays très conservateurs comme l'Arabie saoudite et le Yémen. Le Pakistan, qui aura plus de 230 millions d'habitants en 2025, sera lui aussi très jeune. Le problème est de savoir si assez d'emplois pourront être créés dans ces pays.


En 2025, quelles seront les nouvelles terres promises aux migrants et aux réfugiés ?
La frontière entre pays d'accueil et pays de départ se sera déplacée vers l'hémisphère Sud. Dans les années 1970, les Espagnols, les Portugais, les Grecs sont allés en Allemagne, en France et dans le quart nord-ouest industriel de l'Europe. Aujourd'hui à leur tour, les Espagnols, les Italiens et les Grecs subissent une immigration illégale massive. Le même phénomène apparaît au Mexique, au Maroc, au sud de l'Algérie et de la Tunisie. En 2025, une proportion massive d'immigrés d'Afrique noire sera dans la partie nord du continent africain. La Turquie accueillera encore plus d'Irakiens, d'Iraniens, de Pakistanais et de populations d'Asie centrale. Certains pays de l'Est seront devenus des lieux de forte immigration.


La répartition entre hommes et femmes va-t-elle être modifiée grâce aux techniques médicales ?
chinoise_au_travail1Dans certaines régions du monde, on peut le penser. En l'absence de discrimination, le nombre de femmes dépasse d'environ 5 % celui des hommes. Ce n'est pas le cas en Chine et en Inde, où, de part et d'autre, il manque 50 millions de femmes. Dans ces pays, comme en Corée du Sud, des stations d'échographie portables permettent, dans les villages, de sélectionner les foetus garçons, et des avortements illégaux sont ensuite pratiqués. Cela pour répondre à des considérations religieuses - les hommes assurent le culte des ancêtres -, ou économiques - coût de la dot. Si cette tendance se généralise, il n'est pas exclu que le déficit de femmes atteigne 200 millions en 2025 sur la planète. Les conséquences risquent d'être lourdes. On peut imaginer que ces pays réagiront avant, sentant la menace.


La sélection des individus peut-elle aller plus loin ?
Oui. On peut imaginer une société eugéniste, désirant des enfants de bon niveau intellectuel. Ce n'est déjà plus de la fiction à Singapour. Le gouvernement donne des primes pour que les femmes diplômées, majoritairement célibataires et supposées plus intelligentes, se marient et aient des enfants. En Chine continentale, certains textes précisent que le pays n'a pas les moyens de prendre en charge un enfant avec de gros handicaps. Nous sommes rentrés dans une économie de la connaissance et de l'intelligence où la qualification et le savoir sont considérés comme les moteurs de la croissance économique.


Cette tendance à l'hypersélection peut-elle tenter l'Occident ?
Je le pense : nous avons un passé eugéniste. La technique a tendance à commander le changement des mentalités et à repousser les limites de la morale. L'arrivée de la pilule a entraîné une baisse du désir d'enfants chez les femmes occidentales. Quand l'avortement est devenu plus facile, on y a eu plus largement recours. Les nouvelles techniques d'observation intra-utérines permettent de détecter des maladies, des malformations ou des imperfections. Regardez l'insémination artificielle.
Si vous aviez dit en 1940 qu'on allait transposer cette technique de l'animal à l'homme, cela aurait été considéré comme immoral. C'est désormais une banalité, et la sélection des donneurs est de plus en plus forte. Je suis convaincu que la mondialisation va nous pousser à classer de plus en plus les individus selon des critères de qualité. Même si cette évolution heurte notre héritage judéo-chrétien.

Propos recueillis par Laure Belot



CHIFFRES

CROISSANCE DE LA POPULATION.
La planète comptait 1,6 milliard d'habitants en 1900 et 6,5 milliards en 2005.

Ce chiffre atteindra 8 milliards en 2025 et 9 milliards en 2050. Les pays dits développés représentent 19 % de la population mondiale. Ce chiffre sera de 16 % en 2025 et 13,5 % en 2050.


FÉCONDITÉ EN BAISSE.
En 2005, le nombre moyen d'enfants par femme est de 2,7. Les démographes s'accordent sur une baisse régulière de cet indice. Une femme nigérienne a en moyenne 8 enfants. Une femme taïwanaise ou sud-coréenne 1,2.
Source : Population Reference Bureau


À LIRE
M. Chesnais a coordonné, avec Jean-Claude Chasteland, La Population du monde, géants démographiques
et défis internationaux
(éd. INED-PUF, 2002). Son prochain livre, La Modernisation démographique de l'humanité, 1715-2015, paraîtra en 2006.

SUR INTERNET
www.ined.fr ; www. prb. org ; www.unstats.org/unsd/demographic/



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